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Les affranchis du deuil

(Photo Yves Déry)

Les affranchis du deuil

Marcia Hesse

«Nous marchons, de notre pas le plus incertain, vers ce que nous sommes de plus sûr.» Cette phrase magnifique, tirée du cahier de Marcia, reprise en chœur et à répétition par les membres de sa famille endeuillée, venait clore un fort joli spectacle en même temps que le séjour d’une autre famille, celle des finissants en interprétation de l’Option-Théâtre du collège Lionel-Groulx, à qui l’on avait confié les mots de Marcia Hesse, pièce de Fabrice Melquiot, avant qu’ils ne s’affranchissent à leur tour de leur alma mater et de leurs précepteurs.

À l’invitation du metteur en scène Reynald Robinson, nous étions alors conviés à une réunion de famille, dans la maison des Hesse, où père, mère, frères et sœurs, beaux-frères et belles-sœurs, cousins et cousines se réunissent tous les 365 jours pour célébrer le Nouvel An. Une famille, au sens propre du terme, c’est-à-dire des gens qui sont fondamentalement obligés les uns aux autres et entre qui se noue parfois une improbable solidarité. Du père, qui s’imagine qu’on ne l’écoute plus, à l’homosexualité refoulée de l’aîné, en passant par la rêverie adolescente, l’oncle blagueur et la mère névrosée, les conversations s’entremêlent, les phrases tombent au vol dans un magma de rires, de pleurs, d’angoisses exprimées ou refoulées. On tue le temps à défaut du silence.

Dès le départ, nous savons que nous, le public, ne faisons pas partie de ce clan. C’est de l’extérieur que nous observerons la famille Hesse, qui soupera sous la verrière de cette villa de bord de mer, là où le vent souffle aussi fort sur la côte que le malaise entre les murs.

C’est que ce jour de l’An n’est pas comme les autres. Il marque aussi l’anniversaire de la disparition de la jeune Marcia, morte dans des circonstances qui ne seront jamais révélées (si ce n’est l’évocation poétique du naufrage, qui nous fait songer à la noyade), mais qu’on devine pénibles et à hauteur de tabou. Morte un soir de famille du jour de l’An.

On aura peine à prononcer son nom. On s’épanchera jusqu’au tragique à la seule vue de son chapeau. Et nous, le public, saisirons bien la nature du drame, le poids infini du deuil. Nous comprendrons que le souvenir de Marcia est beau et douloureux. Nous la verrons d’ailleurs, tout au long de la pièce, hanter les lieux, silencieuse mais tellement présente. «On a l’impression qu’elle est cachée derrière chacun des mots qu’on échange», dira l’un des personnages, avec justesse. Puis, l’obsession fera place à l’oppression, le deuil de Marcia sera insupportable, parce qu’il vient remuer ce qui devait être immuable. «Ceux qui bougent sont foutus et foutent en l’air les autres!» s’exclame un autre personnage.

Dans l’espace du studio Charles-Valois, la scène baigne dans une lumière douce et belle comme la musique qui vient ponctuer l’action. C’est, plus souvent qu’autrement, par le violoncelle, peut-être l’instrument qui traduit le mieux l’âme humaine, que nous parvient la plainte intérieure de chacun des membres de cette famille, alors incarnée par une distribution inspirée, qui porte gravement non seulement les mots, mais toute la symbolique du texte de Melquiot.

Ce que nous n’aurons pas vu venir, c’est cette lente progression vers l’affranchissement du deuil, ce désir refoulé, peut-être même insoupçonné et si soudain de tourner la page, de vivre avec et dans le souvenir de Marcia. Il aura fallu ces mots, dans les pages d’un cahier qui appartenait à la défunte: «Nous marchons, de notre pas le plus incertain, vers ce que nous sommes de plus sûr.»

Ces mots, et tous les autres qui traduisaient son amour du beau et de l’absolu. «Il faut savoir regarder la beauté des choses que l’on perd», disait le metteur en scène. Et voilà cette famille, soudain éprise du délicieux souvenir de celle qui fut bien vivante, cette famille devenue cohorte, marchant vers la côte pour contempler cet absolu, abandonnant la maison à cette Marcia, l’invitant plutôt à l’habiter pour toujours, afin qu’elle y soit à chacun de leurs retours.

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