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Journal Nord Info et La Voix des Mille-Îles

«Ça»

Fragment de mensonges inutiles

Entre Duplessis et Janette Bertrand, il y aurait semble-t-il tout un monde. De la Grande Noirceur à la «dialoguite aiguë», l’ouverture d’esprit dont on se targue à notre époque serait-elle superficielle et surestimée? En effet, si l’homosexualité est apparemment mieux acceptée aujourd’hui, il s’avère tout aussi compliqué et confondant de l’apprivoiser, de la vivre, de l’avouer maintenant qu’il y a un demi-siècle.

C’est du moins la thèse de Fragments de mensonges inutiles, plus récente œuvre théâtrale de Michel Tremblay, mise en scène par Serge Denoncourt, qui met en lumière les réactions de deux familles et deux sociétés, l’une de 1959 et l’autre de 2009, face à l’homosexualité de deux garçons de quinze ans, Jean-Marc et Manu qui s’aiment à travers le temps.

Dans ce drame présenté au Théâtre Lionel-Groulx, la semaine dernière, les deux mondes cohabitent dans un espace triangulaire épuré, s’entremêlant par le biais du texte, mais jamais physiquement. Même les amants intemporels ne se rencontrent qu’au centre de ce plancher aux allures d’échiquier. D’ailleurs, tout dans cet univers est noir ou blanc, à l’image du jeu de société, les déplacements se faisant selon un effet miroir saisissant.

D’un côté, un mur blanc, dominé par le crucifix: 1959. Y évoluent Nana (Maude Guérin), Gabriel (Normand D’Amour), et leur fils, Jean-Marc (Olivier Morin), de même que l’aumônier de l’école (Roger La Rue). De l’autre, un mur noir, des lignes contemporaines: 2009. C’est là que vivent Diane (Linda Sorgini), Louis (Antoine Durand), leur garçon, Manu (Gabriel Lessard), aidés par un psychiatre incarné par Gabriel Sabourin.

Chaque famille est aux prises avec les stigmates et les pièges de son époque, chaque couple de parents réagissant au chagrin d’amour de leur fils respectif avec un désarroi qui n’a d’égal que l’amour qu’il lui porte. La bouleversante tirade de Nana, alors qu’elle confronte l’aumônier, et la douloureuse incapacité de Gabriel à accepter et épauler son fils, s’opposent à l’espèce de mollesse caractéristique des parents roses d’enfants-rois de 2009. En effet, Diane s’étonne de découvrir l’étroitesse de son propre esprit tandis que Louis se fait reprocher sa trop grande compréhension et son manque d’autorité.

Les jeunes amants se font quant à eux entiers, authentiques, à la fois naïfs et lucides au cœur de la tempête. Chaque comédien tire son épingle du jeu, portant à bout de bras ce texte magistral au rythme quasi percussif, où l’homosexualité n’est curieusement jamais réellement nommée, mais plutôt illustrée d’étreintes chorégraphiées, ou appelée tout simplement «ça» dans une époque comme dans l’autre…

Si la finale nous montre une touchante réconciliation de Jean-Marc et de Manu, l’on se rend bien compte que du côté des parents, rien n’a été réglé. Boucle bouclée ou cercle vicieux, le metteur en scène nous ramène à la toute première image de la pièce, où les amants se retrouvent nus, enlacés et vulnérables sous les regards de leurs familles et de la société. Si les fils acceptent finalement qui ils sont et s’aiment d’un amour fébrile envers et contre tout, leurs proches ont encore un long chemin à faire en ce sens.

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