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Théâtre: l'exacte réalité du Grand Cahier

Olivier Morin et Renaud Lacelle-Bourdon, dans Le Grand Cahier.

Théâtre: l’exacte réalité du Grand Cahier

Les jumeaux entrent dans la grande salle encore tout illuminée, martelant de leurs pas l'irrésistible cadence qui rythmera leurs répliques d'une parfaite concordance, une fois rendus sur scène, pour ne plus faire qu'une narration de tout ce que l'on ne veut surtout pas écouter des enfants.

La fascination est dans ce dialogue parfaitement syntagmatique, livré en constant écho avec des jeux de rôles des deux comédiens qui incarnent un univers complet à travers l’écriture d’un cahier, non pas intime, mais purement factuel et dont la trame passe par tous les crimes, y compris la pédophilie.

Dans la présentation de la pièce jouée au Théâtre Lionel-Groulx, on écrivait: «… un éloge à la survie. Le Grand Cahier nous révèle des enfants d’une rare candeur, à l’intelligence rusée et inventive».

Or, c’est exactement le contraire. Sauf si la turpitude est considérée comme de la ruse inventive. Car ces deux enfants sont voleurs, maîtres chanteurs, sans compassion aucune et finalement des tueurs. Bref, des sociopathes. Ils ne survivent pas, ils dominent leur milieu après s’être volontairement et solidairement désensibilisés à toutes les agressions.

Les deux frères se sont surtout coupés de toute affection, jusqu’à l’indifférence face au cadavre de leur mère explosée avec leur petite sœur, jusque-là inconnue, et subitement éventrée dans ses bras. Et ils les enterreront sans cérémonie, dans le trou de l’obus.

Si c’est ça la candeur, l’éloge à la survie, eh ben mon vieux…

Permettez que je vous fasse une confidence, depuis le temps qu’on se connaît. J’ai été éducateur en centre jeunesse et nous tenions des cahiers de route pour chaque pensionnaire, dans lesquels nous notions faits et gestes, l’évolution des choses avec précision.

Or, avec le grand cahier dans lequel les jumeaux décrivent objectivement chacun de leurs exercices de tortures, en ne relatant que les faits, c’est comme si nous avions accès aux chapitres précurseurs aux détentions juvéniles.

Ce que nous ne voulons pas savoir de la résilience des enfants, c’est qu’ils ne sont pas les premières victimes des guerres, mais que ce sont eux qui les terminent.

Et ces deux êtres, que seule la compassion réciproque séparera, finiront par marcher sur le corps de leur père qu’ils ont poussé à la limite du suicide, pour mieux s’évader. Machiavéliques.

Ils empoisonneront leur marâtre à sa requête, obéiront à la vieille aveugle en incendiant la maison avec sa fille morte à l’intérieur et les cadavres joncheront leur parcours, sans ne jamais avoir atteint leurs émotions.

– En êtes-vous capables? demanderont leurs victimes.

– Oui, nous en sommes capables. Nous le ferons.

Klaus et Lukas sont inatteignables, ce qui les rend invincibles. Deux candides sociopathes que les comédiens incarnent avec l’exact réalisme qui a valu des persécutions judiciaires à l’auteure (Agota Kristof) de La preuve et Le troisième mensonge.

C’est une superbe production du groupe Bec-de-Lièvre et Catherine Vidal a respecté la lettre et l’esprit dans son adaptation, avec une mise en scène originale pour le duo Renaud Lacelle-Bourdon et Olivier Morin, qui est absolument génial dans ce monologue à deux voix.

Du décor jusqu’aux accessoires, tout est beau, et la scène en plongée sur les jumeaux, lors du pacte de suicide, est un morceau d’anthologie.

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