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Vendredi 28 janvier: ma deuxième rencontre avec Lisa

Vendredi 28 janvier: ma deuxième rencontre avec Lisa

Incursion à l’unité des soins palliatifs du Centre Drapeau-Deschambault

En cette matinée plutôt frisquette, je me présente dès 9 h à l’unité des soins palliatifs du Centre Drapeau-Deschambault, où j’accompagne, pour la deuxième fois, la Dre Lauzon dans sa tournée auprès de ses patients.

Je vis une expérience nouvelle, car, faut-il l’avouer, je ne suis pas habituée à ce genre de médecine. Des docteurs qui rient, sourient, blaguent avec leurs patients, je n’en ai jamais connu et jamais rencontré.

Jusqu’à aujourd’hui.

Lorsque nous trouvons Lisa dans une autre salle que sa chambre, elle s’affaire à résoudre des grilles de sudoku. En nous voyant, Lisa se lève rapidement et nous fait signe qu’elle vient nous rejoindre dans un instant. En moins de rien, Lisa est là devant nous, avec sa marchette, dont la tablette accueille, pêle-mêle, jeux, crayons et feuilles. L’atmosphère est plutôt drôle, remplie d’anecdotes. De mon côté, je suis un peu confuse. J’avoue être déstabilisée par la franche camaraderie que j’observe partout. Dans mon esprit de néophyte, une unité de soins palliatifs où le diagnostic de vie s’étend à moins de trois mois doit assurément ressembler à une morgue, où le silence est de mise, le tout parsemé de lumière tamisée et de gens parlant à voix basse.

Je ne le sais pas encore, mais les semaines qui vont suivre vont me prouver le contraire…

Visiblement, Lisa adore les jeux où elle peut mettre à contribution sa matière grise. À un point tel qu’elle a même révélé des erreurs dans certains jeux réputés pour l’évaluation du QI. Médusée, je vois Lisa sortir de son bureau les correspondances qu’elle a échangées avec un éditeur, il y a de cela quelques années, prouvant hors de tout doute des vices de raisonnement.

Doucement, la Dre Lauzon amène sa patiente à lui parler des douleurs qu’elle ressent. Le papier de confidentialité que j’ai signé dès le début de ce reportage m’empêchera de divulguer tout ce que j’entends. La seule chose que je peux écrire, c’est qu’elles abordent entre elles des questions médicales. De mon côté, je me fais un peu petite sur ma chaise. Pas question d’interrompre la discussion entre le patient et son médecin par le grincement de ma chaise. Lisa émet plusieurs souhaits à la Dre Lauzon. Elle souhaite que l’on avertisse son autre médecin de son décès. Elle signifie également son désir de mourir seule, car elle ne veut pas que sa famille la voit à l’agonie. Lisa préfère que l’on garde un autre souvenir d’elle.

D’ailleurs, depuis qu’elle est à l’unité des soins palliatifs, Lisa soutient qu’elle a grossi de neuf livres. Une annonce plutôt bien accueillie par la Dre Lauzon qui le lui dit, par ailleurs.

«Quand on est bien soulagé, on vit plus longtemps. Quand on a toujours mal, on veut mourir parce qu’on est tanné d’avoir mal», indique Mme Lauzon.

Ce matin, je sais que Lisa se fera examiner. M’éclipsant alors rapidement dans le couloir, je me mets à penser à ce que j’ai vu en deux jours. Les soins palliatifs, c’est quelque chose ou plutôt autre chose. La psychologie dont fait preuve la Dre Lauzon, son écoute, son ouverture d’esprit. Je remarque la même chose chez les infirmières.

Alors que nous nous retrouvons seules, Lisa me parle de sa vie, de qui elle est. Je ressens le besoin de la connaître. Elle me confie qu’elle a fait de la couture, a déjà travaillé dans l’imprimerie, qu’elle compose des poèmes et qu’elle a même façonné des vitraux.

Son champ d’activité est très large. Ses compétences également.

Puis, elle me parle du grand amour de sa vie, Serge, décédé voilà maintenant 16 ans. Ils se sont mariés lorsqu’elle avait 20 ans. Son époux a eu de gros problèmes de santé pendant les 18 ans qu’ils ont vécu ensemble. Des tumeurs cancéreuses se sont succédé pendant toute leur vie commune, le tout entrecoupé çà et là de petits moments de répit.

Lisa ne s’est jamais remariée.

«Je n’étais pas capable de refaire ma vie. Je comparais les autres hommes avec lui et personne ne lui arrivait à la cheville», me confie-t-elle.

Les années ont passé et, un jour, le 12 décembre 2010, Lisa apprend qu’elle est condamnée. Elle a des métastases dans le ventre. Beaucoup.

«Je le prends bien, même si j’aimerais encore profiter de ma roulotte», dit-elle.

L’heure qui suit se passe à discuter de ses réalisations artisanales. Au détour d’une question, la religion s’installe dans notre conversation. Croyante, mais non pratiquante, Lisa a émis un vœu il y a quelques jours à l’agent de pastorale Stéphane Vallée: «J’ai demandé de recevoir l’onction des malades lundi prochain.»

C’est à ce moment précis de ma rencontre avec Lisa que je conçois qu’il me sera beaucoup trop difficile, voire impossible, de me limiter au journalisme traditionnel avec elle. D’ailleurs, on n’y croirait pas…

Je règle cette question plutôt rapidement et, sans hésiter, je pars sur une autre tangente avec Lisa. Sur la lancée, elle me communique sa philosophie, son besoin de quitter ce monde sans rancune, sans colère, l’importance de partir l’esprit en paix.

Subséquemment, nous papotons plutôt gaiement des films que nous avons vus où la mort n’est pas une fin en soi.

Quelques confidences sont lancées de son côté… et du mien. Me voici désormais rendue bien loin avec Lisa qui m’annonce d’ailleurs que mercredi prochain, elle me fera une lecture de ses poèmes.

J’ai hâte.

Avant de la quitter, je la mets dans la confidence. Aussitôt partie de sa chambre, je cours chercher le gâteau d’anniversaire de mon fils qui fêtera son 1 an ce samedi. À cette information, Lisa démontre sans tarder un vif intérêt. Vais-je laisser mon fils jouer avec son gâteau au chocolat? J’acquiesce positivement. Bien sûr, ça fait partie des traditions.

Contre toute attente, je vois alors un magnifique sourire s’épanouir et transformer le visage de Lisa…

Lisa qui m’a appris, aujourd’hui, qu’elle avait 54 ans.

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