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40 ans plus tard, la blessure

(Photo Michel Chartrand)

40 ans plus tard, la blessure

Crise d’Octobre

Rarement dans l’histoire populaire du Québec une époque aura marqué l’imaginaire collectif aussi fortement. Une cicatrice. Une blessure. Un traumatisme.

Les années 1960, avec leur effervescence, ont ouvert la porte à de grands débats sociaux, idéologiques et politiques. La société se transformait. Sur le plan mondial, mai 1968, en France, a eu sa part d’influence dans la hausse du militantisme chez les étudiants. Dans le cadre du 40e anniversaire de la crise d’Octobre, plongeons au cœur d’une époque où tous les débats étaient ouverts.

Assise dans un café de Rosemère, j’attends un ancien témoin de l’époque. Un ancien felquiste. Un sympathisant. Mon témoin a accepté de me livrer son histoire. Dès les premiers mots échangés, on sent encore, 40 ans plus tard, la blessure. Elle est bien présente. Envahissante. Comme si elle ne l’avait jamais quittée. Mon témoin n’aura pas de nom dans ce texte. Il n’aura qu’une histoire.

«Tu travailles chaque jour avec des gens. Tu penses les connaître. Mais les gens ne se rendent pas compte, bien souvent, que nous avons tous une histoire enfouie», me dit-il, les yeux mouillés. Du chagrin? Non. Plus une douleur. Invisible, mais ancrée bien profondément. «Ç’a remué beaucoup de choses le fait d’avoir à me préparer pour parler de cette époque», s’excusera-t-il de nombreuses fois pendant la rencontre.

Depuis 33 ans, mon témoin a toujours dans les poches un bout de papier. Il s’empresse de me le présenter. Il s’agit du pardon de Sa Majesté pour bonne conduite. Ce papier incarne probablement son droit d’oublier. «J’avais 27 ans au moment de la crise d’Octobre. J’étais professeur au secondaire à Granby. J’ai été arrêté le 18 octobre, en même temps que 400 autres personnes. Des policiers sont entrés par les portes avant et arrière de la maison. Ils ont tout saccagé. J’avais deux enfants. Mon voisin de cellule était Gérald Godin» raconte-t-il.

Mon témoin figure malgré lui dans les livres d’histoire. Dans le New York Times de novembre 1970, son nom est inscrit comme étant le premier individu s’étant reconnu coupable d’appartenance au Front de libération du Québec. Il sera condamné à 15 mois de prison. «Mon procès a eu lieu le 15 novembre. Même si je n’avais rien fait, les policiers avaient en leur possession un journal intime dans lequel j’inscrivais, depuis l’âge de 16 ans, mes activités, mes impressions et mes opinions. Plaider coupable faisait en sorte que les preuves ne pouvaient pas être déposées», dit-il. Cherchait-il à protéger ses camarades?

Mon témoin a été impliqué dans les premières luttes du mouvement aux côtés des Michel Chartrand, Gaston Miron, François Albert-Anger, dans la lutte contre le bill 63 (1968), un épisode connu sous le nom du Combat de Saint-Léonard, avec le Front du Québec Français. «J’avais le mandat de convaincre le mouvement syndical des professeurs de s’impliquer. On avait formé un comité, à cette époque, pour amasser des fonds afin de payer l’avocat Robert Lemieux pour défendre Pierre Vallier et Charles Gagnon, emprisonnés. Nous n’étions qu’un groupe de gens qui voulaient qu’ils aient une vraie défense», soutient-il. Le moyen? Vendre le petit livre rouge de Mao, 1 $, ainsi que le livre de Pierre Vallières, Nègres blancs d’Amérique, publié en 1968.

Dans ses souvenirs de sympathisant, il me parle de la bombe au siège social de la Société Saint-Jean-Baptiste de Sherbrooke (1969), de l’émeute de la parade de la Saint-Jean, à Montréal (le fameux lundi de la matraque), de la grève des taxis, de la fondation du Ralliement national et du climat de terreur. «Les mois de prison ont été pénibles. Les felquistes ont été vus comme des délateurs par les autres prisonniers. La Loi des mesures de guerre avait permis aux policiers d’arrêter tous les criminels contre qui elle n’avait pas assez de preuve. Ces gens revendiquaient appartenir au FLQ pour être considérés comme des prisonniers politiques», dénonce-t-il encore aujourd’hui.

«La plus belle leçon de politique, c’est Claude Ryan qui me la donnée. À une époque, où j’occupais un poste de gestionnaire dans une société d’État, il y avait des menaces qui planaient à l’effet d’amener sur la place publique le nom des anciens felquistes. J’ai parlé à M. Ryan qui m’a dit de ne pas m’inquiéter», raconte mon interlocuteur, précisant que Claude Ryan avait alors promis de s’occuper personnellement de la chose. Nous sommes alors au début des années 1990 et Claude Ryan est ministre dans le gouvernement de Daniel Johnson (fils). «Par le geste qu’il a posé, il m’a montré qu’il était possible de pouvoir tourner la page», a-t-il conclu, mouchoir à la main.

 

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