Le fragile équilibre

Joëlle Desjardins
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Théâtre

Avec La cadette, on a droit à une incursion dans le quotidien d’une famille aux apparences des plus banales: un père doux mais détaché, une mère aimante et inquiète, une aînée amoureuse et assoiffée d’indépendance, une cadette apparemment préoccupée par ses casse-tête et son Lite Brite.

Le jeu de Marilyn Perreault (sur scène avec Claude Tremblay) est juste et nuancé, il ne tombe jamais dans la caricature de la déficience intellectuelle.

Sauf que cette cadette est âgée de 18 ans et que ces jeux d’enfant commencent à l’ennuyer. Toutefois, elle est prisonnière. D’elle-même, des limites de son corps et de son cerveau. Muette, elle frappe constamment sa tête ou son épaule pour chasser quelque démon, ou tout simplement l’ennui, ou encore le silence qui la fait paniquer. Elle pleure aussi, beaucoup. Cependant, ses sanglots semblent perdre de leur impact auprès des membres de sa famille contaminée par le non-dit et la culpabilité. Puis un jour, le drame personnel du jeune voisin hyperactif et sympathique, aux yeux bruns «comme des cent piasses» (Claude Tremblay), qui apprivoisera la cadette, viendra perturber l’équilibre fragile de cette famille…

L’auteure Annie Ranger ayant doté la cadette de la parole pour le seul bénéfice des spectateurs, ces derniers ont un accès privilégié à ses pensées. On y découvre alors une candeur mêlée de sagesse générant des réflexions criantes de vérité, des constats pleins d’une lucidité parfois brutale sur la vie, la mort, la vieillesse, sa propre place au sein de l’humanité. La cadette se révèle peut-être ainsi le membre le plus équilibré, l’ange gardien de cette famille éplorée. Le jeu de Marilyn Perreault est juste et nuancé, il ne tombe jamais dans la caricature de la déficience intellectuelle, ce qui aurait pu être un danger vu les tics et les expressions faciales qu’elle donne à sa Cadette. Qui plus est, la complicité que celle-ci partage avec sa sœur aînée, interprétée par Julie Beauchemin, apporte une dimension personnelle et touchante à cette relation amour-haine qui les unit. Cette aînée, déchirée entre un amour sororal profond et celui, libérateur, qu’elle porte à son amoureux (Philippe Laperrière) tente de conserver ses deux vies nettement séparées. Son désir d’affranchissement est cependant toujours teinté d’une culpabilité qui la rend amère et lasse, jusqu’à réclamer, sans le formuler, le droit à la lâcheté, à l’impuissance.

Entourant ce duo, les parents, campés avec justesse, par Sylvain Hétu, et souffrance contenue, par Marie Cantin. Si le père agit avec tendresse et douceur envers sa progéniture, il semble vivre dans un monde à part. Absent et présent à la fois, il est surtout préoccupé par la qualité de sa relation de couple. Son épouse est quant à elle un monument de courage devant l’adversité, d’amour empreint de douleur. Elle trouve refuge dans les songes qu’elle fait la nuit, qui la transportent en d’étranges paysages lointains.

L’onirisme est d’ailleurs omniprésent dans La cadette, à commencer par le décor pensé par Véronic Denis. Un grand bateau avec mât et vigie représente l’univers infantilisant de la cadette. Elle en est la maîtresse, grimpant au mât et descendant des cordages avec agilité. Le bateau deviendra tour à tour bureau, appartement, cuisine ou hôpital, sans rien enlever aux drames se jouant dans ces différents lieux, tant le jeu des acteurs est juste et crédible. On ne sort pas indifférent d’une représentation de La cadette. Cette visite habile d’un monde méconnu génère débats et réflexions sur la responsabilité, la culpabilité, la place et «l’utilité» de personnes comme la cadette. On ressent, longtemps après, la douleur refoulée des parents, le cri du cœur torturé de l’aînée, la force tranquille de la cadette.

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