Le murmure du public (Une saison dans la vie du PTDN)

Claude
Claude Desjardins
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(NDLR) â€” Nous poursuivons notre sĂ©rie d’articles sur la prĂ©paration et le dĂ©roulement d’une saison thĂ©Ăątrale au Petit ThĂ©Ăątre du Nord (PTDN).

Le public joue un rĂŽle actif dans le dĂ©roulement immĂ©diat d’une piĂšce de thĂ©Ăątre. Sur scĂšne: Luc Bourgeois (Max), dans la comĂ©die Les Orphelins de Madrid.

Une fois qu’on a tout ce qu’il faut, c’est-Ă -dire un bon texte, un dĂ©cor, des costumes, un environnement sonore, des Ă©clairages, un metteur en scĂšne et des acteurs, une fois que l’objet thĂ©Ăątral nous semble bel et bien ficelĂ©, qu’on l’a rĂ©pĂ©tĂ©, remis en question et maintes fois corrigĂ©, il manque toujours cet Ă©lĂ©ment fondamental, totalement imprĂ©visible, sans qui l’Ɠuvre scĂ©nique (ou l’Ɠuvre tout court) ne pourrait exister: le public.

«Le public arrive toujours Ă  un bon moment dans le processus», note la comĂ©dienne Louise Cardinal, qui incarne LĂ©a dans Les Orphelins de Madrid, piĂšce Ă  l’affiche jusqu’au 25 aoĂ»t au PTDN (autour de la table, il y a aussi ses camarades Luc Bourgeois, MĂ©lanie Saint-Laurent et SĂ©bastien Gauthier). AprĂšs toutes ces heures de travail en salle de rĂ©pĂ©tition, il devient impĂ©ratif d’aller se poser quelque part, image-t-elle, pour valider les prises de dĂ©cisions qui ont jalonnĂ© la production.

Dans son essai le plus connu (L’Espace vide), le thĂ©oricien, acteur et metteur en scĂšne britannique Peter Brook s’attarde d’ailleurs un bon moment sur le public, auquel il attribue un rĂŽle rĂ©solument actif dans le dĂ©roulement immĂ©diat d’une piĂšce de thĂ©Ăątre.

Or, le public de thĂ©Ăątre, et particuliĂšrement celui de la comĂ©die, est un personnage auquel on demande pratiquement le mĂȘme investissement qu’à un acteur: il doit ĂȘtre branchĂ© sur le moment prĂ©sent, il doit Ă©couter et surtout rĂ©agir. «C’est lui qui dĂ©termine la rythmique du spectacle», soumet Luc Bourgeois.

Pour dire les choses autrement, une piĂšce de thĂ©Ăątre demeure un objet mallĂ©able qui continue d’évoluer au fil des reprĂ©sentations. Pour toutes sortes de raisons. Il y a l’assurance que prennent les acteurs, non seulement dans leur propre jeu, mais dans leur relation avec les autres interprĂštes. Des acteurs confortables deviennent tout Ă  coup plus sensibles et crĂ©atifs, capables d’ajouter spontanĂ©ment des nuances qui nourriront leur jeu et celui de leurs camarades. Bref, des acteurs qui bĂ©nĂ©ficient de conditions idĂ©ales deviennent tout bonnement meilleurs. Et le public y est pour beaucoup. Imaginez une conversation avec un interlocuteur distrait, qui semble avoir l’esprit ailleurs. Imaginez le mĂȘme Ă©change avec quelqu’un qui vous regarde dans les yeux, opine du bonnet, commente, rit, soupire, se fĂąche. Selon le cas, vous raconterez la mĂȘme histoire, mais sĂ»rement pas sur le mĂȘme ton ni avec le mĂȘme Ă©lan.

Les différents publics

On observe par ailleurs que, d’une reprĂ©sentation Ă  l’autre, les publics ont une personnalitĂ© propre et curieusement homogĂšne. Ils peuvent se faire discrets, de peur de dĂ©ranger les acteurs, tout comme ils peuvent rĂ©flĂ©chir Ă  voix haute et manifester bruyamment tout au long de la reprĂ©sentation.

Et puisque Les Orphelins de Madrid prĂ©voit quelques plages dramatiques, il arrivera, un soir, que le public s’attardera Ă  cet aspect des choses et offrira une Ă©coute davantage Ă©mue qu’amusĂ©e. Dans tous les cas, les acteurs doivent lire et sentir le public, comprendre ses rĂ©actions et moduler sensiblement leur jeu en consĂ©quence.

«C’est lui (le public) qui dĂ©termine la rythmique du spectacle» Luc Bourgeois

Plus est, le public s’approprie le spectacle Ă  un point tel qu’un Ă©vĂšnement de l’actualitĂ© affectant son humeur peut colorer tout Ă  coup la reprĂ©sentation. C’est arrivĂ©, cet Ă©tĂ©.  Dans les jours qui ont suivi la tuerie dans un cinĂ©ma du Colorado, Luc Bourgeois a constatĂ© que son personnage, Max, un individu pour le moins Ă©trange et animĂ© par moments d’une certaine violence, passait moins bien la rampe, tout Ă  coup. «Max a aussi la naĂŻvetĂ© d’un enfant de huit ans. Il a donc fallu, pour un temps, que je mette davantage l’accent sur ce trait de caractĂšre», explique l’acteur.

Commentaires et critiques

Bien sĂ»r, il y aura les commentaires formulĂ©s par les proches. Les critiques, aussi. Pour Louise Cardinal, ce sont lĂ  des Ă©lĂ©ments qui, parce que trop subjectifs et si diffĂ©rents, jouent essentiellement sur l’émotif et peuvent mener, parfois, sur de mauvaises avenues. «Il faut lĂącher prise et se faire confiance», dit-elle.

En fait, il n’y a rien comme le murmure du public, cette rĂ©ponse spontanĂ©e qui se fait clameur ou soupir, qui dit exactement ce qu’il faut, Ă  distance de l’équivoque, sans jamais s’empĂȘtrer dans les piĂšges du langage.

Le public du PTDN

Le public du PTDN est ĂągĂ© entre 30 et 70 ans, mais c’est au dĂ©but de la cinquantaine qu’on rejoint le noyau des plus fidĂšles. Ceux-ci sont de plus en plus nombreux, mais pas assez pour remplir la salle Ă  tous les soirs et assurer la rentabilitĂ© de l’opĂ©ration. Le reste du public, plus volatile et fluctuant, n’est jamais gagnĂ© d’avance.

«Chaque annĂ©e, depuis 15 ans, tout est Ă  refaire», souligne SĂ©bastien Gauthier. Il faut savoir que le PTDN s’est donnĂ© une vocation bien spĂ©cifique en faisant le pari de la crĂ©ation, en Ă©tĂ©. La volontĂ© de se renouveler continuellement, de ne jamais refaire le mĂȘme spectacle et d’explorer de nouvelles avenues peut Ă  la limite effaroucher certains amateurs en quĂȘte de stabilitĂ©.

«Nous n’avons jamais de grande vedette comme tĂȘte d’affiche», fait aussi remarquer le comĂ©dien. De fait, beaucoup de petites compagnies connaissent bien la recette et savent qu’une personnalitĂ© tĂ©lĂ©visuelle est gage de succĂšs au guichet.

Mais au PTDN, aucune dĂ©cision n’est prise en fonction du public et c’est une habitude qu’on entend garder, tout comme celle de surprendre chaque fois celui qui compose son noyau dur. Et la formule est Ă©prouvĂ©e, puisque ça fait tout de mĂȘme 15 ans que ça dure.

Les reprĂ©sentations des Orphelins de Madrid se poursuivent et il faut dĂ©jĂ  penser Ă  la prochaine saison. Comme quoi la boucle n’est jamais bouclĂ©e. Nous en ferons le prochain et dernier volet de cette sĂ©rie.

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