Atteint d'Alzheimer: une conversation avec Noël

Valérie Schmaltz
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Sa fille lui a demandé ceci. «Papa, il y a une journaliste ici, qui aimerait te rencontrer pour parler avec de toi de l’Alzheimer. Est-ce que tu es d’accord?»

Chantal et son père, Noël Lepage.

Il lui a répondu par l’affirmative, puis s’est tourné vers nous. Pendant un bref instant, l’attitude s’est un peu figée. Il nous a dévisagées, puis a jeté un bref coup d’œil à sa fille. Rassuré, il a pris place.

Parce qu’on connaît un petit peu son histoire, parce que l’on sait que la mémoire émotionnelle est l’une des dernières facultés à partir, on prend le temps d’y aller en douceur.

La première question, celle qui a priori, croit-on, ne déclenche pas trop d’émotion est lancée.

Vous avez quel âge?

«Hummmm… pas facile ça (quelques secondes passent). Pas facile du tout… Je me demande quel âge j’ai», me dit-il, en cherchant vainement un indice dans sa mémoire.

«Je suis né le 25 décembre… 1938!», répond-il soudainement.

S’ensuit alors un rapide calcul pour trouver son âge. «Vous avez 74 ans!»

«Non, pas encore, j’ai 73 ans, c’est ça, j’ai 73 ans». Soulagement des deux côtés, il a 73 ans.

En raison de sa fragilité que l'on sent, en ce début d’entrevue, mais surtout parce qu’il est fortement conscient de ce qui passe, le mot d’ordre reste: y aller en douceur.

Vous êtes bien, Noël?

«Moi, je suis bien partout, j’ai toujours été comme ça, oui, oui, je suis bien partout», répond-il avec un grand sourire.

Quelle est votre relation avec votre fille?

«Elle bien ben fatigante!», s’exclame-t-il, en se tournant vers sa fille Chantal Lepage qui éclate de rire. S'ensuit alors un fou rire partagé entre le père et sa fille. L’affection qu’elle ressent pour son père est indéniable. En dépit de la maladie, des traversées nébuleuses, des états émotionnels parfois instables, perdurent toujours la gaieté et la solidarité.

Vous êtes heureux d’être là?

«À la maison, faut faire attention pour que je ne m’écarte plus. Maintenant, je ne me perds plus dans la maison, je fais très attention. Je me rappelle encore quand je ne savais plus où aller. C’était triste (NDLR: Noël fait référence à un moment où il s’était perdu).»

Un silence suit cet aveu. Souvenirs vagues et émotions fortes se mélangent chez Noël, provoquant ainsi des sensations, des impressions et une sensibilité à fleur de peau.

Pendant quelques secondes, le temps est comme suspendu. Noël est-il apte à gérer la situation? Chantal acquiesce. Sa réponse rassure celle qui réalise l’entrevue.

«Je voulais m’écarter, ne plus être là, je ne sais plus pourquoi. Je fais plus attention maintenant. Je voulais m’écarter parce que je voulais mourir», raconte Noël, les yeux remplis de larmes.

Est-ce que vous vous rappelez celui que vous étiez avant?

«Je ne fais plus ce que je faisais avant. Il faut toujours que je fasse attention, parce que je peux m’écarter. Je me donne des repères quand je sors, comme le sapin, là, devant la fenêtre.»

Qu'est-ce qui vous rend heureux, Noël?

«Partout où je vais, je suis bien, j’aime tout le monde, j’aime aider les gens, j’ai toujours aimé aider les gens. Avant, j’avais plusieurs problèmes. Avant, je me cachais, je me sauvais. C’est pas facile le suicide et je n’étais pas capable. Depuis quelques semaines, je suis très bien. De plus en plus, je cherche mieux. À ma chambre, au manoir, je mets mes choses au même endroit, mais parfois, je ne les trouve pas, alors je pleure, je m’enrage. Il faut que je fasse attention, je peux briser les murs, mais je n’ai jamais eu de problèmes avec les gens, je n’ai jamais frappé quelqu’un.»

Vos meilleurs souvenirs Noël?

«Je me souviens de mes enfants quand ils étaient petits. Je les vois sauter partout. Je ne leur ai jamais refusé quelque chose, c’était quasiment trop.

(Les souvenirs que Noël relate avec grande précision génèrent beaucoup de joie, mais aussi de la tristesse du côté de sa fille. Peut-être retrouve-t-elle le père qu'elle a connu avant?).

«Des souvenirs? Dès qu’un enfant tombait, j’étais là. J’étais prof de math, mais aussi prof de religion, parce que les autres ne voulaient pas de cette matière, alors c’est moi qui la prenais. J’ai enseigné toutes les matières, l’éducation physique aussi, et j’ai aussi été directeur d’école. Je n’étais pas sévère et j’ai déjà appelé des parents pour leur dire que leur enfant n’avait pas mangé. Combien de temps j’ai enseigné? Hum… 25, 28 ans à peu près.»

Les minutes passées ensuite avec Noël, au cours desquelles maintes anecdotes du passé nous sont recontées en détails, se terminent dans la bonne humeur. L'homme est heureux d'avoir suscité des rires. L'homme nous réitère sa chance d'avoir sa fille à ses côtés. Par contre, l'homme a honte de sa mémoire.

«Papa, tu n'as pas avoir honte de ce qui t'arrive!». Hochement de tête de l'homme. «O.K.». Apaisé, il nous jette un dernier regard. Puis il se fige un tout petit peu.

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