25 février: ma 10e rencontre avec Lisa

Valérie Schmaltz
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Incursion à l’unité des soins palliatifs du Centre Drapeau-Deschambault

Lisa a la voix éraillée ce matin, conséquence de champignons qui se sont formés dans la gorge. Malgré tout, elle demeure alerte et m’entraîne dans son sillage (sans sa marchette) vers la cuisine pour me faire un café.

25 février: ma 10e rencontre avec Lisa

S’adressant au passage à une préposée, Lisa lui demande de retarder son petit déjeuner.

«Je suis avec ma journaliste», lui lance-t-elle, déclenchant ainsi un éclat de rire chez la préposée en question.

«Votre journaliste? Houlala!» taquine cette dernière, hilare.

Ça sent la camaraderie à plein nez ici.

Lisa trottine allègrement. Bigre! Je peine à la suivre avec mon café rempli à ras bord. Ses lunettes faisant office de serre-tête, elle a un petit air coquet qui l’embellit, même si elle admet avoir perdu un peu l’appétit depuis quelques jours.

Lisa a lu les articles et s’est bidonnée sur certains passages. Paraîtrait même qu’on l’a interpellée dans le couloir avec des «Bonjour, patiente vedette!»

De retour dans sa chambre, Lisa arbore un air sérieux qui me laisse entendre qu’elle a quelque chose à m’annoncer. Après avoir mûrement réfléchi, elle a pris la décision de ne jamais porter de couches si ses intestins venaient à ne plus fonctionner. Et si cela venait à se produire, elle lutterait en cessant de s’alimenter.

«Je continuerai à boire, mais je ne mangerai plus», déclare celle-ci catégorique.

Je la crois.

Il y a quelques jours, Lisa a vécu un évènement particulier. Une expérience que je ne juge pas troublante, mais qui m’émeut tout de même par cette progression inéluctable vers un «ailleurs».

«De temps en temps, en regardant la télévision, j’entends clairement des pas. Les pas de mon père, de son vivant, lorsqu’il était vêtu de son habit. Puis, j’ai rêvé aussi à mon amie qui est décédée. Je crois qu’ils se préparent à m’accueillir... Mais tu sais, ça ne me fait pas peur... Mon mari Serge sera le premier à être là. Et je suis prête à ça. Je suis prête depuis que j’ai reçu mon diagnostic.»

De ses 54 ans d’existence, Lisa n’aura connu véritablement que cinq années de vrai bonheur.

Avec Serge.

Avant qu’il ne tombe malade et combatte tellement de cancers que même Lisa a cessé d’en faire le décompte. Si son mari a été un amoureux exemplaire, il fut également un grand sauveur dans l’existence de Lisa.

«Tu sais, je me suis fait violer à l’âge de 11 ans… m’annonce-t-elle tristement. Le gars avait 18 ans, n’était pas majeur et donc n’a pas été jugé. C’est en allant chercher du pain sur l’heure du midi; il tenait la caisse de la boulangerie. Il a pris un sabre qui était accroché au mur (le boulanger tenait une collection de couteaux) et m’a violée. J’étais toute petite, même pas formée. Tout ça parce qu’il était frustré de ne pas avoir de jouets. Sa famille et lui ont été expulsés du village et il est reparti avec un vélo neuf…»

Quant au médecin appelé en renfort pour confirmer le viol de Lisa, ce dernier agit comme un primitif. Il ausculte la fillette et confirme froidement l’agression sexuelle au père de Lisa. Sans égard pour la gamine visiblement terrorisée, il corrobore les sévices avec des gestes dénoués d’empathie et invite le père à voir les «dégâts».

Affreusement humiliée, Lisa transporte sa honte sur ses épaules pendant de nombreuses années. À l’adolescence, elle reçoit avec froideur les invitations des garçons. Si par malheur, l’un d’eux s’entiche d’elle, elle prend plaisir à les laisser tomber sur-le-champ.

«Je me vengeais sur eux de ce qui m’était arrivé», explique-t-elle.

Elle manœuvre ainsi jusqu’à sa rencontre avec Serge. Nullement impressionné par ce procédé, le jeune homme ne se laisse pas intimider par Lisa. Bien au contraire. Épris de la belle, il prend son mal en patience et l’apprivoise.

Tranquillement.

Posément.

«Serge m’a montré que les hommes n’étaient pas tous comme ça. Il m’a aidée à passer par-dessus. Il a tout fait pour que je me sente aimée.»

Spectatrice de ce souvenir du passé, je me prends à imaginer Lisa au bras de son mari. Riante et espiègle. Une femme aimée et aimante.

«Avec lui, je pouvais me laisser aller, être moi, être sa boîte à surprises comme il le disait. C’est important de faire confiance à l’autre comme l’autre te fait confiance.»

C’est vrai.

Notre tête-à-tête matinal prend fin par une surprise de taille. Un rien désinvolte, Lisa claironne d’une voix désormais beaucoup plus claire qu’elle sort ce week-end. Eh oui, elle retourne chez son frère et sa belle-sœur.

En l’examinant plus attentivement, je vois que ses yeux brillent d’un éclat nouveau.

Sans conteste, elle a vraiment une mine radieuse.

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Organisations: Centre Drapeau-Deschambault

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